Théodore Gericault - Boxeurs
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Une estampe parisienne de 1818 : deux boxeurs à stricte égalité
Le crayon lithographique a deux noirs dans cette feuille, et il ne les emploie pas de la même manière. À gauche, des hachures croisées, serrées, couvrent un torse entier et gagnent jusqu'au crâne. À droite, la peau reste le papier même, blanc pur, à peine modelé par quelques tailles espacées. Entre les deux, un V d'avant-bras dressés.
Deux corps, deux façons de creuser la pierre
Cette lithographie tire tout son sujet de la matière qui la fabrique. Le procédé, inventé en 1798, ne connaît que le noir de l'encre grasse et le blanc du papier réservé ; Géricault, qui s'y est mis vers 1817, comprend d'emblée quel parti tirer d'une pareille pauvreté. Le musée l'écrit sans détour : l'artiste a mis la technique du noir et blanc au service de la différence raciale des deux figures. Le détail est plus retors encore. Le torse du boxeur noir est enlevé à la plume, d'un trait incisif, tandis que sa culotte et ses souliers sont posés au crayon, plus doux ; chez son adversaire, les deux outils échangent leurs rôles. Rien, dans cette économie, n'est laissé au hasard.
La composition obéit à la même exigence. Les deux hommes se répondent comme des reflets, jambes croisées en deux triangles qui s'emboîtent. Ni l'un ni l'autre ne recule, et le coup décisif n'est jamais porté. Le combat est saisi à l'instant précis où il n'a pas encore de vainqueur, et il n'en aura jamais : Géricault a bâti une égalité de composition aussi rigoureuse qu'un théorème.
Paris, 1818, deux ans avant Londres
On rattache volontiers l'œuvre gravée de Géricault à son séjour anglais. Cette feuille dément le raccourci : elle est parisienne, datée de 1818, et le peintre ne traversera la Manche qu'en 1820. Elle sort des presses de Charles Motte, dont l'adresse court encore dans la marge inférieure, rue des Marais au faubourg Saint-Germain, sous le titre tracé en cursive. La boxe anglaise, à cette date, arrive tout juste en France ; c'est une curiosité d'outre-Manche, et l'estampe accompagne l'engouement autant qu'elle le suscite. Autour des combattants, le décor tient en peu de chose : deux masses de spectateurs ferment la scène, sans estrade ni cordes, et un homme au haut-de-forme se penche, le doigt tendu vers les corps. Derrière, un ciel de hachures horizontales occupe la moitié de la feuille.
Une égalité sans vainqueur
L'historiographie s'est emparée de cette symétrie. Les musées et les travaux d'Albert Alhadeff y lisent une prise de position, extraordinaire pour 1818 : un corps noir et un corps blanc donnés pour équivalents, sans hiérarchie ni condescendance, à l'heure où la France discute encore de la traite. La lecture est solide, elle n'en reste pas moins une lecture — Géricault n'a laissé aucun texte sur ses intentions. On observe seulement qu'il a choisi l'anonymat : ses boxeurs ne portraiturent personne, restant deux types idéalisés, et cet effacement des visages singuliers fait partie du propos. On a pourtant voulu leur donner des noms. Un combat célèbre avait opposé deux fois, en 1810 puis en 1811, le tenant du titre anglais à un ancien esclave né en Virginie, et nourri quantité de gravures d'outre-Manche, dont une attribuée à Cruikshank. Géricault a fort bien pu en connaître ; il n'assistait à aucune des deux rencontres, se trouvait alors à Paris, et rien ne permet de reconnaître ces champions dans sa feuille. L'hypothèse circule ; aucune institution ne la tient pour acquise.
Dix épreuves connues du second état
L'estampe est rare. Loys Delteil, qui a catalogué l'œuvre gravée de l'artiste, ne recensait qu'une dizaine d'épreuves du second état, la moitié déjà dans des collections publiques au début du siècle dernier. On la trouve aujourd'hui au Metropolitan Museum of Art, entrée par le fonds Rogers en 1922, mais aussi à Washington, à Chicago, au British Museum, au musée Condé de Chantilly et aux Beaux-Arts de Paris. Le peintre reprendra la pierre à Londres, en 1821, pour le mendiant de la suite anglaise, puis reviendra vers sa ville natale avec la nef rouennaise tirée en 1823, réunies aujourd'hui sur sa page d'artiste, peintures et estampes mêlées. Reste ceci, qui suffirait : en 1818, un peintre de vingt-sept ans n'avait encore rien exposé de considérable, et il tenait déjà, sur une pierre de trente-cinq centimètres, un propos que sa grande toile mettrait un an à formuler.
Auteur : Théodore Gericault
Dimensions de l'œuvre originale : Image : 35,4 × 41,9 cm ; feuille : 38,5 × 45 cm
Médium : Lithographie
Informations complémentaires sur le copyright : Fonds Rogers, 1922
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