Théodore Gericault - Soirée : Paysage avec un aqueduc
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Le Soir des Quatre Moments du jour, toile monumentale peinte en 1818
En 1818, des toiles de deux mètres cinquante entrent dans l'atelier parisien de Géricault. Les reçus de livraison ont été conservés, et permettent de dater l'entreprise à l'année près. Au mois d'août de cette année-là naît, dans le secret, un enfant dont le peintre est le père et dont la mère est l'épouse de son propre oncle. Les deux faits n'ont peut-être aucun rapport. Ils ont pourtant pesé sur le sort de ces grandes toiles.
Le décor qui ne fut jamais accroché
Le programme était ambitieux : quatre paysages héroïques de format identique, représentant le matin, le midi, le soir et la nuit, destinés à couvrir les murs d'une seule pièce. Trois seulement ont vu le jour. Le matin, sous le titre « Paysage héroïque avec pêcheurs », se trouve à la Neue Pinakothek de Munich. Le midi, « Paysage avec un tombeau romain », appartient au Petit Palais, à Paris ; sa scène paisible dissimule un arbre auquel pendent les membres d'un bandit exécuté. Le soir est cette toile. La nuit n'a jamais été peinte. Aucun contrat n'a été retrouvé, et le Metropolitan Museum of Art se garde de parler de commande. Deux sources avancent que l'ensemble aurait été destiné au château du Grand-Chesnay, propriété de Jean-Baptiste Caruel, l'oncle avec l'épouse duquel Géricault entretenait une liaison. Le scandale de la naissance clandestine aurait rendu l'installation impossible. L'hypothèse est vraisemblable ; elle n'est pas démontrée. Ce qui est sûr, c'est que les trois toiles sont restées à l'atelier jusqu'à la mort de leur auteur, en 1824.
L'aqueduc que Géricault n'a pas copié
Les sources concordantes reconnaissent dans l'ouvrage qui barre la vallée le Ponte delle Torri de Spolète, en Ombrie, que le peintre avait vu en 1817. L'identification vaut ce qu'elle vaut : le paysage n'est pas une vue. Gary Tinterow, qui a consacré à cette série un numéro entier du bulletin du musée, l'a formulé sans détour : ces toiles naissent dans l'atelier, de l'étude patiente du grand art. Poussin et Joseph Vernet gouvernent la construction en plans étagés ; Salvator Rosa fournit le goût du rocher hostile. Géricault, revenu d'Italie, compose son site de toutes pièces. Le paysage composite était alors un genre savant, et l'auteur du « Radeau de la Méduse » entendait se mesurer aux anciens sur leur propre terrain. La génération suivante en tirera d'autres conclusions, comme le montre la vue du Monte Pincio rapportée de Rome par Corot, où l'Italie cesse d'être un décor pour redevenir un motif.
La lumière dément le titre
L'aqueduc aligne une dizaine d'arches en plein cintre, patinées mais entières, avant de se perdre derrière les rochers. Au-dessus, un piton porte une tour carrée réduite à un bloc géométrique, et plus bas se serre un hameau de tuiles cerné de cyprès. Au premier plan gauche, un pan de mur envahi de lierre s'appuie contre un pin parasol ; sa baie en arc laisse passer une clarté presque blanche, tache la plus lumineuse de la composition. Quatre figures occupent la rive : l'une nue et accroupie, une autre debout, coiffée d'un bonnet rouge, appuyée sur un bâton, deux dernières dans l'eau ou sur les rochers. Un filet d'eau descend de l'aqueduc vers le bassin. Reste le titre. Le ciel n'est chargé que dans son quart supérieur droit ; ailleurs il s'embrase d'un jaune-orangé où l'on ne trouve aucun disque solaire. Rien, dans la toile, ne permet de choisir entre un soir et un matin d'orage. Le mot « Soirée » vient du programme décoratif, non de la lumière.
Une lumière sans soleil
La source lumineuse reste hors du tableau, basse, masquée par le relief et la brume. Elle éclaire la tour par-derrière et se pose sur l'eau, rejetant architectures et arbres du plan médian dans un contre-jour de silhouettes. Le premier plan demeure sombre, sauf cette ouverture incandescente. Les fonds sont fondus au glacis, en dégradés lents ; le premier plan reçoit une matière plus franche, des touches lisibles sur les rochers et le feuillage. Cette franchise de la touche se retrouve, poussée à son extrême, dans le panneau de fauves brossé en quelques séances.
Une redécouverte tardive
La toile a longtemps circulé sans faire de bruit. Vendue à l'Hôtel Drouot en 1903, passée entre plusieurs mains parisiennes, elle rejoint en 1954 la collection de Walter P. Chrysler Jr., qui la dépose à partir de 1971 au musée de Norfolk. La succession la disperse chez Sotheby's le 1er juin 1989 ; le Metropolitan Museum of Art l'achète cette année-là, sous le numéro d'accession 1989.183. L'hiver suivant, le musée obtient de Munich et de Paris le prêt des deux autres panneaux et réunit pour la première fois les trois moments du jour. Il aura fallu attendre cent soixante-douze ans pour voir ensemble ce que Géricault avait conçu ensemble. Il peignait alors le jeune Alfred Dedreux assis sur sa roche, et préparait le voyage anglais d'où reviendrait la cavalière peinte en profil de frise. De ces chantiers menés de front, c'est le paysage qu'on aura le plus longtemps ignoré. « Le Radeau de la Méduse » avait fini par masquer le paysagiste.
Auteur : Théodore Gericault
Dimensions de l'œuvre originale : 250,2 × 219,7 cm
Médium : Huile sur toile
Informations complémentaires sur le copyright : Achat, Don de James A. Moffett 2e, à la mémoire de George M. Moffett, par échange, 1989
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