Jacques Louis David - La mort de Socrate
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L'icône néoclassique du Salon de 1787, entre les Horaces et Brutus
Le mot de Reynolds
« La plus grande œuvre d'art depuis la Chapelle Sixtine et les Stanze de Raphaël au Vatican » : le jugement vient du peintre anglais Sir Joshua Reynolds, venu voir le Salon de 1787. Thomas Jefferson, alors en poste à Paris, parcourut l'exposition et tint la toile pour « superbe ». L'objet de ces éloges : une scène de prison antique signée Jacques-Louis David, peinte entre le « Serment des Horaces » et « Brutus » sur une commande privée passée en 1786 par l'un des deux frères Trudaine — la dernière heure du philosophe le plus célèbre d'Athènes.
Une leçon jusque dans la ciguë
Dans une cellule aux murs de grande pierre nue, dix figures. Socrate, assis sur son lit, torse découvert, parle encore : une de ses mains plane au-dessus de la coupe de ciguë — sans la toucher —, l'autre se lève, index pointé vers le haut, comme pour achever un argument sur l'immortalité de l'âme. L'homme en tunique rouge qui lui tend le poison détourne la tête et se voile les yeux de sa main libre. Au bout du lit, un vieillard en robe grise se tient assis, immobile, tête baissée, dos à la scène ; à ses pieds, des rouleaux et un encrier posés sur les dalles, des entraves ouvertes, une chaîne. Derrière, une lampe fume sur son trépied noir, un anneau de fer reste scellé au mur, et dans l'arche du fond un petit groupe s'éloigne par l'escalier. À droite, les disciples s'effondrent en gestes de deuil, un bras levé au-dessus des têtes.
Chaque geste a été pesé. David consulta des érudits antiquisants — le père Jean Adry lui conseilla un Platon impassible, un Criton ému, une détresse plus marquée chez Apollodore — et poussa le souci archéologique jusqu'aux meubles et aux vêtements. Criton est l'homme assis à droite, la main posée sur la cuisse du philosophe. Le vieillard du bout du lit est Platon : présence impossible, et délibérée — absent le jour de la mort de son maître, il figure ici la source, l'auteur du Phédon dont le récit a porté la scène jusqu'aux modernes.
Le duel de 1787
Ce Salon-là avait des airs de duel. Pierre Peyron, vieux rival de David, y présentait sa propre Mort de Socrate — conservée aujourd'hui à Princeton — qu'il ne fit accrocher que dans les derniers jours de l'exposition. La confrontation tourna court : public et critique donnèrent l'avantage à David, et le face-à-face scella sa prééminence sur la peinture d'histoire de la fin de l'Ancien Régime.
Avec sa source littéraire, le peintre prend des libertés calculées. Socrate avait soixante-dix ans : le voici bâti comme un athlète. Et la toile porte deux signatures, relevées par les historiens — « L. David » en toutes lettres sous le siège de Criton, de simples initiales sous celui de Platon. On y a vu un partage des rôles : l'artiste s'identifierait à la fidélité du disciple, tandis que les initiales saluent discrètement l'écrivain.
Peinte pour un Trudaine — les deux frères périront sous la Terreur —, la toile passa à une veuve de la famille, resta chez les Vérac de 1809 à 1870, puis entra au Metropolitan Museum en 1931. L'année d'après le Salon, David peignait d'ailleurs tout autre chose : le double portrait des Lavoisier, un couple de savants saisi au travail. Le Socrate figure pour sa part parmi les scènes d'Antiquité et de mythologie proposées en reproduction. Une date fait exception dans cette histoire privée : en 1826, la toile reparut dans une exposition au profit de l'indépendance grecque — sous une Restauration qui voyait d'un mauvais œil les toiles révolutionnaires de David, ce sujet antique passait sans encombre.
Auteur : Jacques Louis David
Dimensions de l'œuvre originale : 129,5 × 196,2 cm
Médium : Huile sur toile
Informations complémentaires sur le copyright : Collection du Metropolitan Museum of Art, New York — Collection Catharine Lorillard Wolfe, Fonds Wolfe, 1931
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